21.03.2011

Et votre métier, c'est quoi déjà? ( 34)

CHAPITRE XXX (suite 34)

OU EST L'HUILE?

Je suis au Mozambique, en 1996, juste après la fin de la guerre civile qui a ruiné le pays. Dame, 16 ans de pillage marxiste, et de guérilla, çà vous laisse un pays sur les rotules! Ma mission: remettre en route toutes les installations de traitement des résidus d'hydrocarbures dans les ports, car il n'y a rien de pire que les pollutions créées par les rejets en mer de ces saloperies. Et la pèche est très importante dans ce pays.

Pour dimensionner ces installations, il faut commencer par évaluer les quantités d'huiles usées produites par les bateaux de pèche, et qui doivent normalement être déchargées dans les ports. Les activités de pèche sont en majorité assurées par des bateaux coréens, chinois, ne reste que la pèche côtière assurée par des locaux.

Plus rien ne marche dans les ports après la guerre. Il faut tout reconstruire. Je vais donc dans les principaux ports: Beira, Nacala, Pemba, et bien sûr Maputo, autrefois Lourenço Marques. Très belle ville de type colonial portugais. Beaucoup de dégâts. Mais, chose curieuse, le principal hôtel, le Polana, lui, n'a pas été touché du tout. C'est probablement le plus bel hôtel d'Afrique, vue mer, parc magnifique, mobilier d'époque, rien n'a bougé. Bizarre quand même que personne n'y ait touché, c'était quand même un symbole du colonialisme capitaliste! Je pense que les Sud Africains ne sont pas étrangers à ce phénomène.

Bon, revenons à nos ports. J'ai fait le tour, et il en reste un, Inhambane, port de pèche important, à cinq heures de route de Maputo. Route pleine de trous. Hôtel local très abîmé, douche aléatoire, mais très belle plage, spot à surf apprécié des Sud Afs.( Ils viennent le week end le coffre de la voiture bourré de packs de bière, voire avec une remorque !)

Je fais le tour des bateaux, et calcule le total des huiles usées qui devraient être récupérées. Le marchand d'huile local me confirme les volumes qu'il livre chaque semaine. Et je leur demande combien d'huiles usées ils récupèrent: RIEN! zéro. Mais alors, çà part où? En mer? Non non qu'il disent, demandez aux Capitaines, vous verrez. Cette histoire m'intrigue, me questionne sérieux, car dans tous les autres ports, les huiles usées sont bien débarquées dans des citernes en attendant qu'un système de retraitement soit mis en place.

Je retourne donc voir les bateaux, et leur demande où donc vont les huiles usées?

Ben, on les vend, car c'est le meilleur produit pour éloigner les divers insectes et parasites des maisons. Voila l'explication! Ils en badigeonnent les sous bassements des maisons, et hop, plus de termite, ni de fourmi, ni autres sympathiques scorpions dans les maisons!

De retour à Maputo, je me suis bien gardé de proposer des installations coûteuses pour ce port, le recyclage étant parfait.

Pour la petite histoire, nous avons crevé trois fois sur le retour, en tapant dans les trous pleins d'eau.

04.03.2011

Et votre métier, c'est quoi déjà?(33)

CHAPITRE XXIX (suite 33)

HARA KIRI

Toujours dans nos tractations japonaises. Là, nous importons un robot manipulateur d'un manufacturier japonais de Kobe. Nous avions vu une démonstration lors d'une foire industrielle au Japon, et leurs appareils représentaient une avancée certaine par rapport à ce qui se faisait en Europe.

Nous passons donc commande du fameux robot, avec les références précises. Un mois plus tard, la caisse arrive, avec le robot en pièces détachées. Pour mieux comprendre la suite, je précise que c'est un robot qui fonctionne à l'énergie hydraulique. Notre équipe technique s'attelle au montage.

Le lendemain matin, j'arrive à l'usine, tout curieux de voir l'engin fonctionner. On me dit: impossible de le monter, il doit manquer une pièce, ou une des pièces est aux mauvaises cotes. Mes collègues et moi disons que, non, impossible, ces japs sont très méticuleux. On recommence tous ensemble. Nib de nib. Rien à faire. Merde alors !

Il faut se rappeler que dans ces années 80, le fax n'existait pas. Nous télexons donc au fabriquant: votre robot, pas possible de le monter. Ils répondent que, avec les amabilités courtoises typiques japonaises, on est des branques, c'est très facile à monter, revoila le manuel de montage ( heureusement en anglais !)et recommencez. Et d'ailleurs il a été monté et testé avant de l'expédier par avion.

Nous remettons çà, et, à la fin de la journée, toujours impossible de le monter. On retélexe aux japs. Qui ne comprennent vraiment pas.

Alors je leur propose: Nous venons avec le tas de ferraille, et, si vous le montez, le voyage est pour nos pieds. Si vous n'y arrivez  pas c'est pour vos pieds. Ok qu'ils répondent.

Et nous voila partis à deux avec l'engin pour Kobe. Ils nous accueillent avec des grands sourires et courbettes, car ils doivent commencer à penser que nous avons raison. Aussitôt, le PDG lui même déballe le colis dans son bureau et nous le laissons seul. Nous restons dans le bureau en face pour être bien sûrs qu'il ne triche pas. Au bout de deux heures, nous toquons à sa porte . Come in ! Nous le trouvons prostré à genoux devant l'engin. Alors ? Impossible à monter! Sa posture nous fait penser tout de suite à une attitude d'un qui veut se faire hara kiri. Et son discours qui vient alors est un vrai hara kiri d'honneur, qu'il est un moins que rien, une sous merde, un rat malade, un ver de terre avarié. Que c'est une honte de nous avoir menti, etc, etc...

Nous: mais non mais non. Vous êtes un grand patron, un grand bonhomme. Ah merci merci, qu'il nous répond.

Pour se faire pardonner, il nous offre une soirée de gala, une vraie fête, lui se cuite bien sûr. Rond comme une queue de pelle, il nous fait même une démonstration de grand écart! Puis il nous offre un deuxième exemplaire de robot en plus de celui que nous avions commandé. Nous nous assurons bien entendu que les deux engins fonctionnent bien. Il se fend du chèque du voyage. Et nous repartons le surlendemain, car nous aussi on avait un sacré mal de crâne! C'est là que nous avons appris que, pour un extrème oriental, perdre la face est ce qu'il peut lui arriver de pire dans la vie.

03.03.2011

Et votre métier, c'est quoi déjà?(32)

CHAPITRE XXVIII (suite 32)

VOUS POUVEZ REPETER LA QUESTION?

Je suis toujours à Tokyo, pendant nos présentations techniques sur la décontamination nucléaire par base à ultra sons de haute puissance. Vous vous doutez bien que c'est plutôt ardu, heureusement que les deux ingénieurs spécialistes sont du voyage.

Notre première journée chez la Sogo Shosha Nisso Iwai a consisté à faire les courbettes de courtoisie obligatoires au pays du soleil levant, coutumes très agréables par ailleurs, petits cadeaux, petits cocktails. L'équipe technique japonaise nous est présentée, celle qui va nous écouter le lendemain. Quand nous arrivons le lendemain, un peu en retard comme je vous l'ai raconté plus haut, nous passons la journée en face des douze ingénieurs japonais chargés d'évaluer le niveau technique de notre équipement. Questions, réponses, re-questions, re-réponses, des fois les mêmes. Nous terminons la journée très fatigués, mais très contents, tant l'équipe japonaise nous a félicité pour notre prestation.

Rendez vous est pris pour le troisième jour, pour aller encore plus dans les détails qu'ils nous disent.

Donc on revient, à l'heure pétante cette fois ci, grâce à la limousine fournie par nos hôtes. Et on nous met devant une équipe de douze ingénieurs japonais, complètement nouvelle! Pas un seul gars de l'équipe de la veille. Ils nous disent alors : bien, expliquez nous votre technique. Nous, tout couillons, on dit que tout a été dit la veille. Ils nous répondent que oui, mais pas à eux! Allez y.

Et on remet çà. Autres questions, et réponses bien sûr. Au fur et à mesure que la journée passe, nous nous rendons compte qu'ils veulent s'assurer que nous fournissons bien les mêmes réponses que la veille. Du moins c'est ce que nous pensons. Mais, difficile de savoir ce que pensent ces Japonais.

A la fin, ils nous disent de revenir le lendemain pour voir la Grande Direction Nucléaire. Alors là, bien qu'usés, nous sommes encore très contents. On se dit que çà avance bien.

Le lendemain, la fameuse grande direction nous informe que oui, c'est très intéressant, et que nous serons convoqués pour faire un premier test en centrale nucléaire avant de passer un accord. Premier protocole est donc signé. Impeccable. je me risque alors à demander au Grand Directeur pour quoi on nous a collé devant deux équipes d'ingénieurs différentes pour leur raconter la même chose. Et il m'explique: Oh c'est bien simple. Nous avons de grandes difficultés à comprendre ce que les interprètes japonais nous disent. Car nos langues sont très différentes et les sources de mauvaise compréhension sont nombreuses. Alors, les deux équipes sont venues nous raconter ce qu'ils avaient compris, chacune son tour, et nous avons pu ainsi vérifier que tout avait bien été pigé par nos ingénieurs. Vos exposés ont été très clairs et bien compris. Excusez nous pour vous avoir imposé cet exercice.

Nous, on se regarde, et on éclate de rire. Nous n'avions rien compris! Et bien sûr nous excusons auprès de Grand Directeur, qui parle un anglais parfait, lui. Pour se faire pardonner, le Grand Directeur nour invite pour un dîner de gala le soir même. Royal le gars. Nous avons pu vérifier aussi qu'ils aiment bien prendre une cuite après le boulot. Et comme ils leur en faut moins que nous pour atteindre la zone rouge, c'est nous qui le ramenons chez lui!