31.03.2009

Et c'est quoi votre métier? 18

Chapître V ( suite 18)
Marseille 2ème

L'uniforme. C'est tout sauf uniforme dans la marine marchande!
Sur mon (voyez comme je l'approprie déjà!)Mahdia, petit cargo du cabotage international, à part pendant les escales, personne ne porte l'uniforme.
Aux escales, seuls les officiers Pont portent des galons aux épaulettes d'une chemise kaki ou blanche, deux, trois ou quatre. Quelques uns portent une casquette, rare.
C'est pour que les biffins ( nom donné aux terriens par les marins) sachent à qui ils ont à faire, m'a indiqué le Second.
C'est évident, entre nous, tout le monde se connaît.
En mer, pas de tralala, pas de galon.
J'apprendrai plus tard que certaines compagnies, dites de prestige, avec des paquebots, ou Grandes compagnies, comme la Transat, les Messageries Maritimes, imposent le port de l'uniforme même en mer.
C'est pour le prestige - il faut que les passagers soient fiers de parler ou de dîner avec un officier du bord, alors, dîner à la table du Commandant, quelle gloire!- c'est aussi la continuation d'une tradition, un rappel à l'histoire, quand il n'y avait qu'une marine: la Royale.

C'est fou comme je me suis fondu dans cette vie de marin si rapidement. En huit jours seulement.
C'est que je suis vraiment fait pour cette profession, pas de doute.

Déjà les préparatifs pour le voyage à venir s'organisent. Mêmes escales au menu.

Au bout de ce second voyage, le Commandant et son Second me font promettre de revenir l'année suivante.
Je suis adopté! Comme je les ai adoptés.
Et je promets: oui, je reviendrai.

Je crois bien que l'appel de la mer existe, je l'ai rencontré.
Et, chose qui me frappe soudain, je n'ai pas eu le mal de mer, jamais, même pas un tout petit soupçon.

26.03.2009

Et c'est quoi votre métier? 17

Chapitre V ( suite 17)
Marseille- 2ème

Le Mahdia est de retour à Marseille, accosté au même quai de la Joliette qu'au départ, quand j'avais embarqué.
l'arrivée du matin a encore été magique, pas de Mistral, ce vent du Nord qui blanchit la mer, pas de nuage, un soleil ras sur les massifs provençaux, et la ville, le quai encore vide, le calme avant le cirque.
Puis, le ballet, traditionnel pour moi maintenant, des dockers, douaniers, agents et avitailleurs se met en branle, les grues commencent leur manège, déchargeant tout ce que nous avons rapporté d'Afrique.
C'est la fin d'un Voyage. Chaque boucle effectuée depuis le port d'attache du bateau s'appelle comme çà, un Voyage, avec un numéro.
Comme je l'ai dit plus tôt, on appelle çà aussi une Expédition Maritime, appellation obsolète maintenant.

Dans la journée, visite aux Affaires Maritimes avec le lieutenant, et là, surprise, mon Livret d'Inscrit Maritime est prêt.

Cette fois ci, c'est du concret, j'ai mon livret, je le regarde, le feuillette, mon numéro: MA 34144.
Je suis bien un marin au Commerce.
Quel prestige de retour au lycée!

Et mon uniforme? hein ? On verra plus tard!

24.03.2009

Et c'est quoi votre métier? 16

Chapître V ( suite 16)

Marseille- 2ème.

En toujours le calme sur la traversée, beau soleil, vraiment, la Méditerranée en été, c'est super cool!
Et dire que des gens payent leurs croisières ! Moi, on va me payer pour naviguer!.
Oh, pas bien lourd, car un pilotin, c'est payé en 2ème catégorie, comme un mousse.
Il y en a vingt, des catégories, chez les Inscrits Maritimes.
Un matelot est en 4ème, un bosco en 9ème, ou 10ème, un lieutenant en 11ème, un second en 14éme, et un commandant entre 18 et 20ème., le tout variant d'une ou deux catégories selon le type de navigation: portuaire, cabotage national ou international, long cours, et le type de navire: cargos, paquebot, drague, remorqueur, pétrolier.
Et la paye est définie par la catégorie. Les Compagnies ajoutent des primes diverses en fonction de leur richesse, les pétroliers étant les meilleurs payeurs, pour compenser les inconvénients de cette navigation, toujours à la mer, escales de merde loin de tout, souvent sur des bouées au large à des kilomètres de la côte.
Les paquebots payent bien aussi, car le bétail humain est la cargaison la plus emmerdante, et de loin !

Voilà pour les sous, vous savez ( presque, vous verrez plus loin dans le livre ) tout.

Oh là! mais c'est que j'allais oublier une petite escale bien sympa sur le retour : Port Saint Louis du Rhône, petit port sur un canal de Camargue, vraiment tranquille, les cafés direct sur le quai, ambiance Provence garantie. Quelques caisses à charger et hop, cap sur Marseille à deux heures de route le lendemain matin, au soleil levant dans la brise fraîche.

20.03.2009

Et c'est quoi votre métier? 15

Chapître IV ( suite 15)
BOUGIE

Le dîner est jovial, bien marseillais.
Il n'y a pas d'équipe de nuit de programmée, ce qui veut dire qu'il y aura sortie à terre du soir.
Bien tranquille cette sortie. Nous sommes dans un port de province, rien à voir avec l'agitation nocturne de Marseille !
Les deux lieutenants m'ont pris sous leurs ailes.
Eh ! un pilotin, çà s'éduque, çà se couve, c'est leur relève.
Trois étapes, petits bars feutrés, terrasses au frais, en discutant sur l'avenir de la marine française, dans l'accent de Raimu dans "Marius".
Bien sûr, la discussion roule aussi sur le Commandant, reconnu comme un homme jovial, respecté, et d'expérience. Moi, j'opine.
Et retour à bord tranquille, assez tôt finalement, pas du tout rond comme des queues de pelle, mais de cette gaîté qui délie les langues et les esprits.

Le lendemain matin, encore le beau temps, nous chargeons du matériel de prospection pétrolière de retour de mission. Des camions Dodge et GMC issus de la dernière guerre, portant des petits derricks, des laboratoires, des groupes électrogènes et autres matériels spéciaux.
Le tout dans un état épouvantable, le sable beige fin sur les restes de peinture, beige aussi.

Un accompagnateur de la CGG, propriétaire de toutes ces épaves, m'explique en rigolant et en me montrant un GMC dont la cabine est écrasée, que çà leur arrive de partir en tonneau, quand ils opèrent en haut des dunes du Sahara.
Et que tout ce fatras va se faire remettre en état à Saint Gaudens, dans le Sud Ouest.
Là, j'ai identifié l'accent du prospecteur.
Des sacrés baroudeurs ces prospecteurs!
Et vous en trouvez du pétrole?
Plein partout, qu'il dit.
On était à l'Est d'Hassi Messaoud, et çà promet!

Petite fierté personnelle patriotique: alors, la France va avoir des champs de pétrole! Formidable! On va leur mettre, aux ricains et aux rosbeefs!
Le soir, tout est chargé, et le Mahdia s'en va, retour sur Marseille.

19.03.2009

Et c'est quoi votre métier? 14

CHAPITRE IV ( suite 14)
BOUGIE

Bizarre cette impression, je vis cette arrivée comme si c'était la centième. Je me sens tellement à l'aise, dans mon élément, je crois bien que j'ai trouvé ma voie.
Il est midi quand le Mahdia accoste dans le Port de Bougie ( aujourd'hui Sikda), très jolie ville blanche en pente douce qui descend vers le port.

Peut être que je commence à percevoir ce qui sera la grande contradiction de ma vie de marin: une vie de routine dans des évènements uniques.
La découverte permanente des lieux et des gens.
La mer elle même, est tout à la fois toujours la même et changeante en permanence.
Je prends conscience, à ce moment là, d'une composante importante de ma personnalité: ma faculté d'adaptation immédiate à mon environnement, et de prise de décision dans l'instant, à l'instinct, comme si mon subconscient avait analysé en un laps de temps très court les conditions et paramètres qui m'entourent.
Agir. Prendre la décision face à ce qui se présente. Pas de question. Le cerveau tourne vite et à plein. Il s'imprègne totalement du processus de prise de décision.

Bougie: la sous préfecture idéale, entourée de collines vertes.
La longue rue principale qui monte, bordée d'immeubles blancs juchés sur des arcades qui mettent les trottoirs et terrasses de cafés à l'ombre, bienvenue sous le cagnard de Septembre.
Des jardins, une population paisible, provinciale de sous préfecture

Promenade aux Affaires Maritimes avec le lieutenant, arrêt-apéro de rigueur à une terrasse.
Retour à bord pour le déjeuner.
Petite sieste.
Les opérations commerciales vont bon train.
Puis le soir tombe, doux, presque chaud.
Les tôles du pont restent tièdes.

17.03.2009

Et c'est quoi votre métier? 13

Chapître III ( suite 13)

TUNIS

La côte est longée vers l'Est de nuit, en passant le Cap Bon avec son phare perché sur un éperon rocheux, très haut.
La nuit est courte, vite un café et l'étrave pointe son nez vers l'entrée de Tunis.
C'est La Goulette, sorte d'avant port qui marque l'entrée du canal qui mène à Tunis.
Le canal passe au milieu d'étangs entre deux digues, les flamands roses se réveillent, pas une ride sur l'eau, le ciel est rose de l'aube. Magique.

Le port de Tunis est constitué d'un carré presque parfait, le côté Est est percé par l'arrivée du canal.
Et, c'est encore une escale courte, déchargement, chargement, et le soir arrive très vite, départ.

Mais alors, c'est quand qu'on aura une nuit en escale?
Je suis frustré, même pas descendu à terre voir la ville.

Le Second me console en m'indiquant qu'à Bougie, notre prochaine escale, on restera deux jours.

16.03.2009

Et c'est quoi votre métier? 12

CHAPITRE II ( suite 12)
BONE

Vers 11h00, un lieutenant doit aller aux Affaires Maritimes pour faire viser et enregistrer les documents du bord. Il m'emmène.
Et, vu le temps, on y va à pied.
La ville est belle, typique coloniale, nous marchons dans une grande avenue, large, avec un terre-plein central planté de palmiers.
Très joli, ces ombrages au milieu des immeubles blancs.
Les habitants sont habillés moitié-moitié à l'européenne et à l'arabe.

Quelques coups de tampon sur le journal de bord et la liste d'équipage, et hop, nous voilà assis à une terrasse de café.
Dame, c'est l'heure de l'apéro. Moment sacré pour un marin en escale, et pour un pilotin en vacances, vous pensez bien aussi!

Un Casanis, bien frais, quelle quiétude. Et vous faites quoi comme métier? On travaille, mais on est aussi en vacances, voilà!

Mais là, çà change brutal: Un claquement sec et un peu de fumée à une autre terrasse à 100 mètres de la nôtre.
Une grenade vient de péter!

On rentre vite! Qu'il me dit le lieutenant en démarrant comme une fusée vers le port. Et je peux dire que çà va vite dans ces cas là.
Je viens de faire connaissance avec la guérilla urbaine, le terrorisme. Des Algériens ne veulent plus de la France, et ils le disent avec des grenades.

De retour à bord, tout est calme, et je me sens en sécurité.
Les opérations continuent à bonne cadence.
On doit partir ce soir pour Tunis.

12.03.2009

Et c'est quoi votre métier? 11

CHAPITRE II ( suite 11 )
Bône

7 heures du matin. La côte algérienne est là, devant, ocre et verte avec des taches blanches. Le port grandit, nous arrivons à Bône, port important tout près de la frontière tunisienne.
Le battement du moteur ralentit.
Toujours un beau soleil, plus chaud.
Le pont s'agite, les matelots commencent à enlever les prélarts des panneaux de cale.
Une escale, çà se prépare avant d'être à quai, pour que le bateau soit prêt à accueillir les dockers dès que l'accostage est terminé.
Le pilote du port approche sur sa pilotine, il monte à bord, et nous guide jusqu'à notre poste d'accostage.
Les amarres sont lancées sur le quai à l'aide des toulines, des cordages plus fins que les amarres lestés d'une boule lourde à son extrémité pour aller loin sur le quai, où les lamaneurs s'en saisissent, puis la halent jusqu'à attraper l'amarre sur le quai et la frapper sur une bitte.

La coupée est descendue, et les autorités locales montent à bord: la santé qui vérifie que personne n'est malade, la douane qui prend connaissance des manifestes (liste des marchandises à bord), la police qui s'assure que tout le personnel à bord est en règle, et l'agent local qui va organiser toute la logistique de l'escale, les visites médicales si besoin, et l'approvisionnement en vivres frais.

Alors, seulement après avoir amené le pavillon jaune, obligatoire tant que la santé n'a pas donné son aval, les dockers montent à bord, et les opérations de déchargement commencent.
Les grues tournent, les camions et tracteurs s'approchent de la coque.
L'agitation bruyante a remplacé la quiétude de la traversée en mer.

10.03.2009

Et c'est quoi votre métier? 10

Chapître I ( Suite 10)
Epilogue du chapître

Comment, moi, petit parisien, me suis-je retrouvé sur un quai à mes 16 ans, pour devenir marin au commerce?
Simple.
D'abord, à 8 et 9 ans, des vacances sur l'Ile de Bréhat chez un marin en retraite, mais en activité comme Second du Canot de Sauvetage de l'Ile, des sorties d'entretien sur ce canot, et quelques virées à Paimpol sur son bateau de pêche.
Sur son autre canot de pêche, j'ai appris les côtes et les îles autour de Bréhat, les marées, la godille, en compagnie de son petit fils.
Ah! ces histoires de mer et d'escales il nous racontait, ce marin retraité.
Et surtout, il possédait une bibliothèque fabuleuse sur les Cap Horniers, les grands voiliers.
Le ver était dans le fruit, tant ces vacances m'ont imprégné de la mer.

Puis, au Lycée Lavoisier à Paris, nous avons effectué une sortie éducative pour visiter un cargo à Rouen, un cargo des Chargeurs Réunis.
Là c'est la découverte des odeurs, des marchandises, de l'agitation, et des histoires racontées par le lieutenant qui vont alimenter mon imaginaire pendant des années.

Enfin, toujours au Lycée Lavoisier, il y avait une classe préparatoire à l'Hydro, l'école de la marine marchande, et les élèves nous racontaient leurs voyages comme pilotin.

Voilà, j'avais choisi, dès la classe de seconde, je vais voir comment c'est, la marine marchande, les voyages.
J'avais pensé un moment aller voir à l'école d'Agronomie, qui avait ausssi une classe préparatoire à Lavoisier, toujours cet attrait des voyages.
Mais bon, la mer me plaisait bien ma foi !

Revenons donc à ce premier voyage.

09.03.2009

Et c'est quoi votre métier? 9

Chapître I ( suite 9)
Marseille

Mon premier voyage. Expédition Maritime est l'appellation officielle pour un voyage complet de tête de ligne à tête de ligne.
Le ciel vire au rouge.
Planier est allumé, ses éclats signalent l'entrée ( pour nous la sortie!)de la rade de Marseille.
Mer calme. Le soleil est bas.
Le moteur est maintenant lancé en avant toute, et il bat comme le coeur du navire, boudouboum, boudouboum, boudouboum.
Ce sera aussi mon battement de coeur pendant plus de onze ans.
Et jamais il ne m'empêchera de dormir.

Je remonte à la passerelle où le 1er lieutenant a pris le quart.
Planier s'éloigne.
Je vais voir dans la chambre à cartes pour décrypter notre route sur la carte de la Méditerranée Ouest.
Surprise : sur la carte, je ne vois pas Planier! A sa place, un trou ! La lieutenant m'explique que la pointe sèche du compas est toujours placée sur Planier pour mesurer les distances, et donc la vitesse du navire, d'où le trou dans la carte !
Alors tout va bien.
Je reste une heure là, à regarder la mer, le sillage le long de la coque, les autres bateaux, leurs feux rouge, vert, blanc, les chalutiers et pêcheurs côtiers, les cargos qui arrivent et nous croisent.
Et Marseille, derrière nous, une immensité illuminée, qui rétrécit au fur et à mesure que le Mahdia s'éloigne vers l'Afrique.
Je descends dans ma cabine et m'endors tout de suite
Traversée calme, pas de houle, rythme des quarts toutes les quatre heures, prise de connaissance progressive du navire et de son équipage marseillais.
Quelle tranquillité en mer, après l'agitation en escale ! On est entre nous.

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