31.07.2009

Et c'est quoi votre métier? 59

CHAPITRE XXVII (suite 59)

AU FEU !

A quai à Montevideo. Le soir, calme après une journée de chargement. Nous arrivons de Buenos Aires, où nous avons chargé des sacs de cornes et de sabots de bovins. Plein la cale 1 à ras l'hiloire. A quoi çà sert? A fabriquer des produits cosmétiques, surtout des fonds de teint et des rouges à lèvres. Beurk.

Vers 23 heures, le matelot de garde frappe à ma porte - je suis Second Capitaine sur ce voyage - en criant: Capitaine, le feu dans la cale une! En 15 secondes, j'enfile short, T-shirt et tennis. Et je cours vers la cale 1. Lieutenants, équipage, commandant, alertés eux aussi, arrivent tout de suite. Le mécano de garde est descendu dans la machine mettre les pompes incendie en route.

Effectivement, les ventilos de cale crachent de la fumée en tête de mâts. Un lieutenant a appelé les pompiers du port.

En fait, à l'odeur, on s'aperçoit vite que ce n'est que de la vapeur d'eau. Ce type de marchandise, mal lavée, fermente et provoque une forte montée de la température dans la cale. Cela peut conduire à l'incendie.

On stoppe les ventilos, on ouvre la cale, confirmation qu'il n'y a pas de flamme. C'est bien de la vapeur qui sort. Par précaution, on garde la cale ouverte et on redémarre les ventilos pour abaisser la température. Une garde est instaurée au panneau de cale. Et le reste de l'équipage retourne se coucher. Soulagés. Fausse alerte, mais alerte quand même.

A ce moment, les pompiers du port arrivent, les mains dans les poches. Je leur dis merci d'être venus.  Plus de danger. Mais, où est votre matériel de lutte,, les masques, les lances?

Là, la réponse nous laise pantois: Mais, nous n'avons rien qu'un vieux camion, on est venus aider......Pauvre Montevideo.....La prochaine fois, on prendra feu ailleurs!

30.07.2009

Et c'est quoi votre métier? 58

CHAPITRE XXVI (suite 58)

BACK TO THE NAVY  Le salut indécent.

Quand j'ai embarqué sur le Croiseur Colbert, en Août 67, juste après mes EOR sur le Richelieu à Brest, il revenait du Canada. C'était la fameuse tournée avec le Général de Gaulle, et sa célébre " Vive le Québec Libre".

Le Général avait été mis vite fait dans un avion pour rentrer en France. Mais il avait rejoint le Canada sur le Colbert. Belle croisière ma foi.

On m'a raconté cet épisode.

Il a eu à remonter tout le Saint Laurent pour rejoindre le Québec. Bien sûr, il y a une navigation commerciale importante sur le Saint Laurent, en été.

Donc, notre Colbert remonte gentiment le fleuve et croise des cargos qui partent. Le Général est sur la passerelle supérieure, en plein air et regarde les paysages. En dessous, les officiers de quart surveillent les navires qui croisent le Colbert, et regardent souvent aux jumelles. Le Général aussi.

Ils voient un cargo britannique qui s'apprête à croiser sur Tribord. Et ils voient l'officier de quart qui regarde la passerelle du Colbert aux jumelles lui aussi. Soudain, l'anglais, qui a dû reconnaître qui se trouve en haut, pose ses jumelles, et pendant que son cargo défile le long du Colbert, se tourne, et baisse son pantalon! Ah, montrer son cul à un navire de guerre français! Avec le Général qui regarde! Il doit encore raconter çà dans les pubs de sa campagne anglaise le gars!

Faut dire que la rivalité entre marines française et britannique est toujours vivace, depuis des siècles qu'elle dure. Mais, tradition oblige, le salut au drapeau a bien été observé.

Le Général, superbe, se tourne et feint de n'avoir rien vu. Pas un mot. Rien! Mais en dessous, c'est l'éclat de rire général, tant cet acte avait été soudain et saugrenu.....Si çà se trouve, c'est pour se venger qu'il a lancé son Québec Libre... Va savoir!

27.07.2009

Et c'est quoi votre métier? 57

CHAPITRE XXV (suite 57)

DANS LE DELTA D'AMAZONIE

En descendant de Manaus, après trois jours de navigation fluviale, nous retrouvons le delta d'Amazonie, ses îles, ses bras de mer, ou de rivière, on ne sait jamais dans ce dédale. nous devons charger des billes de bois, du poivre, des planches. Durée prévue de notre séjour: trois semaines. Cà va être sympa.

Pas de port, nous nous amarrons aux arbres, la coque collée contre une remontée vaseuse de berge, à une vingtaine de mètres de la rive. Près d'un village. Des trains de billes nous attendent. Il y a une scierie. On descend y faire un tour pour évaluer les paquets de planches à charger. Un vol de perroquets verts à front bleu nous survole dans un vacarme épouvantable. Impeccable la scierie, le patron, un indien, très gentil. Nous remarquons quatres gros paniers en osier: Quoi que c'est ? Le patron nous y mène et soulève un couvercle: Un gros python sort lentement la tête! D'un revers de main sur le museau, le patron le fait rentrer dans son panier. Belle bête on lui dit. Vous les élevez? Oui, on les lâche la nuit pour bequetter tous les rongeurs parasites de la scierie. Le matin, comme ils ont le ventre plein, on les ramasse et on les remet dans les paniers. Ils sortent à tour de rôle car ils mettent du temps à digérer; Et ils se laissent faire? Oh oui, ils somnolent pendant la digestion, et ils nous connaissent bien.

Bon, je retourne sur le bateau. On regarde le chargement des billes. Tout va bien. Il fait chaud. On est tous torse poil. Je suis sur le pont avec le chef d'équipe indien, à discuter des bois différents qui poussent là. Il m'explique aussi toutes les bêtes bizarres qui vivent dans le delta.

Je vois justement une espèce de grosse guêpe qui nous tourne autour. Soudain, elle descend en piqué sur mon ventre, me pique, et s'en va! Tout de suite, une cloque comme une balle de golf sur le bide! L'indien rigole devant ma tête affolée. Il me rassure, çà va dégonfler dans dix minutes. Pas de poison ni venin. Et effectivement, en un quart d'heure, plus rien. J'ai eu une vraie trouille, je me voyais mal empoisonné, loin de tout, avec que des pirogues pour aller à Belem. En cas d'urgence, il y a des hydravions. Mais quand même. Je lui demande, à mon indien: t'es sûr? pas de séquelle? Non non. Il a tellement rigolé qu'il m'invite à passer chez lui le soir au village pour boire une caïperinha.

Chouette le village, que des maisons en bois, et les rues, que des planches surélevées, le tout sur pilotis. C'est marécageux un peu partout. Et dans sa maison, un magnifique plancher de bois dur poli. Splendide. La famille très accueillante. Le dîner est super. Ah, il y a des bons moments dans la navigation.

26.07.2009

Et c'est quoi votre métier? 56

CHAPITRE XXIV (suite 56)

VITRIEEEERR!

Chargement au Havre. Le plan de chargement est bien défini avec les dockers. Tout bien. C'est l'été. Il fait beau. Chargement spécial prévu: toutes les grandes vitrines de l'avenue Corrientes de Buenos Aires, c'est comme le boulevard Haussmann à Paris. C'est une fabrication spéciale de Saint Gobain. Cà doit coûter! Ces vitres font au moins 5 mètres sur 8. On a prévu de mes mettre contre les parois verticales longitudinales de la cale 3, et pour bloquer le tout, on va mettre des grandes caisses de machines.

Bon, on charge les vitres. Et les caisses? Comment? Elles sont pas là? Et c'est annulé? Oui, le fournisseur n'est pas prêt. Elles partiront sur le prochain bateau.

Et quoi d'autre pour mettre au milieu? Rien. Plus rien à charger. Pour info, je suis Second, donc responsable du chargement. Bon, on appelle les acconneurs, des spécialistes de l'arrimage des colis lours et spéciaux sur les bateaux. Vous pouvez me caler ces caisses là? Ce sont des vitres. Oui, pas de problème. OK, allez y. Et ils calent tout çà avec des madriers énormes, vraiment du beau boulot. On fait certifier le tout par un Capitaine Expert. Il est impressionné. Et il signe que tout est bon pour le voyage.

Et nous appareillons sur Bordeaux pour complèter le chargement. Des voitures.

En route, le temps passe au gris, le vent monte, et la mer devient un peu blanche, la houle de sud ouest apparaît dans le golfe de Gascogne. Sale coin ce Golfe quand la per est mauvaise. On arrive près de l'embouchure de la Gironde, travers à la lame, pour embouquer le canal. Et là, on se prend de ces coups de roulis! Mes aïeux! les rideaux à l'horizontale! Comme on est surtout chargé dans les fonds, les coups de roulis sont brutaux. L'armoire à clés dans mon bureau va se vautrer sur le plancher: merde, va me falloir tout le voyage pour reclasser ces centaines de clés!

J'en entend un qui râle aussi: le cuistot qui vient de voir toutes ses marmites décoller pour un vol plané au travers de la cuisine. On va probablement manger des sandwiches ce midi.....

Et puis, des grands bruits commencent à venir de la cale 3.....Je fais y faire un tour.....Bondgu! L'arrimage n'a pas tenu! La plupart des caisses de vitres sont en diagonale en travers de la cale. Impressionnant!

Plus tard, à quai, on appelle les fameux experts, vous savez? ces gars qui ne se trompent jamais. Ceux là bossent pour les assurances. Ils disent: faut tout débarquer pour vérifier. OK. On prend la première caisse, et, dès qu'elle décolle de la cale, on entend le bruit des morceaux de verre qui dégringolent dans la caisse. Ben pour celle là, y aura plus grand chose à vérifier! Et c'est pareil pour toutes les autres! Là on a gagné le pompon. Vues les circonstances de mer exceptionnelles rencontrées, les assurances paieront. On appelle çà "La Fortune de Mer".

En attendant, ceux qui râlent, ce sont les représentants de Saint Gobain, appelés sur place. Et on dit quoi aux grands magasins de Buenos Aires maintenant? Hein? Faut refabriquer, et çà prend des semaines.

Résultat: nous n'avons plus eu de colis de Saint Gobain à transporter pendant des années. Nous avons appris plus tard que des caisses de grandes vitres spéciales étaient tombées sur le quai à Buenos Aires, en les déchargeant d'un cargo allemand.....Quand çà veut pas, çà veut pas!

25.07.2009

Et c'est quoi votre métier? 55

CHAPITRE XXIII (suite 55)

L'INVITE SURPRISE  - Rosario.

Rosario est un port sur le fleuve Parana, spéclialisé dans les vracs céréaliers, au nord de Buenos Aires, après avoir quitté le Rio de la Plata.

Sur le Tohoro, mouillé au milieu du fleuve. Il fait assez chaud. Nous attendons pour charger du vrac, des tourteaux de ricin. Et toutes les places à quai sont prises sous les silos. Une semaine d'attente qu'on nous a dit. Bon, on fera avec hein? C'est la période de crues, et nous assistons à un spectacle très particulier: Les eaux sont bien gonflées, et elles arrachent des grands morceaux de berges, formant des îles dérivantes, appelées" camalotes", sur lesquelles parfois du bétail continue de brouter, comme si de rien n'était. Mais ces pauvres bêtes sont condamées à se noyer, car ces îles se disloquent après quelques dizaines de kilomètres. D'ailleurs, nous pouvons voir des cadavres de boeufs et de moutons gonflés dériver dans le courant.

Un matelot reste à veiller sur le gaillard, au cas où une de ces îles vienne se coincer dans l'étrave et la chaîne. Celà pourrait provoquer une rupture de chaîne si une grosse île venait à tapper. C'est qu'elles vont vite!

Bien. Tout est clair. Nous passons à table pour déjeuner. Arrivés au plat principal - une côte de boeuf grillée, plat traditionnel argentin- nous recevons un appel de l'avant: Capitaine! ya quelquechose dans la chaîne! venez vite voir!

On déboule tous dans l'escalier et vers l'étrave. la chose dans la chaîne est tout bonnement un cadavre humain. Difficile à reconnaître en effet. Tout gonflé, tout blanc, encore quelques bouts de tissu autour, mais, le plus "beurk", c'est que les jambes jusqu'aux genoux et les avant bras ont été bouffés! Plus que les os! Faut savoir qu'il y a dans ce fleuve des gros poisoons chat appelés mâchoirons, tant ils sont voraces.

Quelques uns d'entres nous y vont d'une refile à l'eau, normal, vu le spectacle.

Nous prévenons évidement la police du port, et dirigeons la dépouille vers la coupée après l'avoir crochée avec une touline et un grapin. Les plus courageux montent le cadavre sur le plateau bas de coupée pour lui éviter de dériver plus bas. La petite vedette du port vient en prendre livraison. Autant vous dire qu'aucun d'entre nous n'est retourné déjeuner. Par contre, un bon calva, çà, il est bien passé! Fallait bien se remettre d'aplomb, chasser cette image horrible, l'odeur aussi.

Pas toujours drôle, la navigation.....

 

24.07.2009

Et c'est quoi votre métier? 54

CHAPITRE XXII (suite 54)

SAMBA DANS LA CALE, ET + SI AFFINITES.....

Nous sommes à quai à Rio de Janeiro, en remontant vers le nord, en chargement. L'une des marchandises que nous chargions le plus était le café vert, en sacs de 60 kilos. Ce n'était pas encore l'époque des conteneurs, et les sacs étaient chargé en palanquées, puis arrimés par des équipes de dockers dans la cale. Les dockers de Rio sont pour la plupart des mecs bien musclés, noirs ou métis. Et ce sont de sacrés bosseurs.

Donc, nous chargeons du café dans la cale deux. Je suis Second à bord. Un lieutenant participe au pointage avec les pointeurs officiels, histoire de vérifier, et il regarde aussi si les sacs sont bien disposés, qu'il n'y ait pas de place perdue. Un lot de balles de coton est déjà dans la cale, bien protégé par des toiles légères et des planches, afin que le café ne touche pas le café.

Le café est approché le long du bord sur des camions. En général çà vient d'entrepôts du port. Mais là, c'est direct des plantations, car les stocks sont bas. Alors, il y a des attentes, inévitable. Des fois une demie heure. Le rendement n'est pas terrible. A la deuxième attente, on entend de la musique brésilienne qui monte de la cale 2! Le lieutenant et moi nous penchons vers la cale, et on voit l'équipe de dockers, qui ont trouvé je ne sais où deux bidons et des bouts de bois, et ils nous font carnaval en fond de cale! Super! Vraiment doués les gars; et çà danse. manque plus que les femmes. Quoique.... dans la pénombre, on repère deux gus sur les balles de coton en train de faire une drôle de danse...Mais! Mais! ils sont en train de s'enfiler! Ils vont bien ceux-là! Nous, gentils, on les laisse faire. Chacun est libre après tout! Tant qu'il n'y a pas de sacs de café à charger....Et qu'ils ne salopent pas les balles de coton!

Quand ils nous ont vu, ils sont partis d'un énorme éclat de rire, mais ne se sont pas arrêtés!

On en a bien rigolé à l'apéro le soir ( la caïperinha au Brésil).

23.07.2009

Et c'est quoi votre métier? 53

CHAPITRE XXI ( suite 53)

LE CHALUTIER DE LA MORT

Nous arrivons sur Vitoria, charmant port brésilien au nord de Rio de Janeiro. Pour y entrer, il faut entrer dans une passe entre deux pains de sucre, à raser, très spectaculaire. Et magnifique. Nous sommes sur le retour, après Santos.

Quand nous prenons le pilote au large, nous voyons à notre tribord un chalutier usine échoué sur la plage proche de l'entrée de la passe. Et il est monté haut sur la plage, tout droit comme si il avait voulu se mettre au sec volontairement, en évitant les iles et les rochers qui bordent la côte sur toute la partie nord est du Brésil. Il n'était pas là à la descente vers Buenos Aires.

Bien sûr nous demandons au pilote ce qui est arrivé:

Ce chalutier usine est en fait un énorme frigo. A cette époque, début des années 70, le gaz réfrigérant était très toxique. La Capitainerie du port avait vu ce bateau arriver au radar côtier, en avant toute, droit vers la côte. Appels radio sur VHF, sur 2182, enfin toutes les fréquences d'alerte. Rien. Pas de réponse. Aucun changement ni dans sa route ni dans sa vitesse. Et ils ont assisté en direct à l'arrivée de ce chalutier sur la plage, après avoir miraculeusement évité les iles et rochers. Vlan! A toute vitesse!

Les autorités brésilennes foncent sur le lieu du naufrage. Ils appellent: Rien. Aucun mouvement à bord. Comme la moitié avant du bateau est au sec, ils réussissent à mettre une échelle contre la coque et ils montent à bord. Là, ils découvrent tout l'équipage éparpillé dans le château, la plupart dans leur banette ( couchette sur un navire),mort. Et çà sent bizarre. Ils ressortent aussitôt et demandent des masques, suspectant une fuite de gaz. Et ils retournent. Le médecin appelé constate que, oui, ils ont tous inhalé le fameux gaz réfrigérant, et ont tous été foudroyés. Que des Chinois. Le navire, lui, a continué sa route jusqu'à la plage. Bigre! Cà fait froid dans le dos cette aventure! Surtout que mon embarquement précédent, j'étais sur l'Hirson, vous savez? ce navire frigo ex allemand. Il a le même système que ce chalutier. Faut vérifier que tout le circuit est bien étanche, des fois que....

Vous voyez? Pas toujours rigolo de naviguer!

17.07.2009

Et c'est quoi votre métier? 52

CHAPITRE XX (suite 52)

DEUX ANCRES, DEUX! SANTOS , Brésil.

Alors là, pas beau du tout. Fort vent et grosse houle de sud. Nous arrivons sur le Salon, bon bateau classique, quoiqu'ancien, sur rade de Santos. Le problème est que la rade de Santos est ouverte plein sud, et la houle se gonfle en arrivant sur les haut-fonds de la rade.

Pas de place à quai, donc on prépare à mouiller dans la rade. Déjà une dizaine d'autres cargos sont au mouillage, face au sud. Dans de mauvaises conditions comme çà, on mouille les deux ancres, en filant cinq à six maillons sur une ligne, et deux maillons de plus sur l'autre. Ceci de manière à amortir les gros à-coups provoqués par la houle qui nous prend par l'avant.

Tout se passe bien. Les deux lignes d'ancres sont à l'eau, cinq maillons et sept maillons. Et la machine reste parée à manoeuvrer immédiatement.

Le mauvais temps empire. Grains, vent, et surtout la houle qui grossit. Soudain, de la passerelle, on entend un grand bang qui vient de tribord. Le cargo à l'ancre le plus proche vient de péter une chaîne. Deux minutes plus tard, re-bang, c'est sa deuxième ligne qui casse. Trois minutes plus tard, re re bang, qui vient de notre avant ce coup ci. C'est la nôtre qui a lâché. La tribord. Le bateau se tortille comme un ver. Machine en avant très lente pour soulager la deuxième chaîne. Et re re re bang de notre avant. La bâbord a pété aussi. Plus de chaîne ! En avant toute. On se dégage vite fait vers le large avant d'aller se vautrer sur la plage.

Tous les autres rentrent leurs ancres et font de même.

L'autre cargo et nous, sans ancre, sommes à la merci d'une avarie de machine maintenant. Le port nous octroie une place à quai provisoire. Tout est bien, nous accostons deux heures plus tard. Quelle tuile!

Même pas une heure après, deux plongeurs brésiliens montent à bord et nous proposent d'aller marquer nos deux ancres pour les récupérer en partant. Les loustics, chaque fois qu'il y a ce temps là, se postent sur la plage et pointent exactement les endroits où les cargos perdent leurs chaînes! Vues les sommes demandées, ils vont vite faire fortune. Mais, comparé au prix des ancres, ce n'est pas grand chose. Aussi, le Commandant accepte.

Et nous les récupérons comme convenu à la sortie. Bon. Pas trop de dégâts au final. Mais belle frayeur quand même...

Et c'est quoi votre métier? 51

CHAPITRE XX (suite 51)

UNE AUTRE ANCRE ! UNE ! RIO GRANDE DO SUL

Toujours sur l'Hirson. Même voyage. Nous avons navigué vers le sud, et nous allons chager des agneaux congelés à Rio Grande do Sul, un port tout au sud du Brésil, près de la frontiére avec l'Uruguay. Certains élevages sont même à cheval sur la frontière.

Dans ce port, pas de remorqueur. Il faut donc, quand nous accostons, mettre une ancre à l'eau à quelque distance du quai pour nous en écarter en virant dessus au moment du départ.

Nous manoeuvrons donc, tranquille, pas de vent, et nous approchons de notre place à quai, pour accoster bâbord à quai. Comme prévu, l'ordre vient de la passerelle: Mouille tribord, deux maillons. Le bosco tape sur la manette du frein : Plouf. ET ENCORE UNE FOIS, PLUS RIEN ! Ah ben merde alors ! On avait tout vérifié ! Tout changé ! Là, on ne rigole plus du tout. C'est quoi ces manilles de merde !

Tiens bon. On finit l'accostage. Et on passe un filin d'acier aux lamaneurs pour aller avec un plongeur le mailler sur l'ancre au fond. Cette fois ci, ils la retrouvent; et on tourne le filin sur une bitte. Décision est prise de faire expertiser les manilles. Et on en commande trois autres neuves, de bonne qualité, certifiées.

Une fois la manille neuve en place, la chaîne est descendue et remaillée sur l'ancre qui avait été ramenée au droit de l'écubier- c'est le trou de passage dans la coque pour la chaîne-.

L'expertise montrera que les manilles que nous avions étaient bonnes pour la casse, très mauvaise qualité. Encore un coup fouré des Allemands!

Et c'est quoi votre métier? 50

CHAPITRE XX (suite 50)

UNE ANCRE. UNE! A RECIFE

Nous arrivons sur rade de Recife au Brésil. Notre place à quai n'est pas libre, aussi nous devons attendre sur rade au moins une journée. Et çà veut dire mouiller une ancre, il fait beau. Ce voyage ci, je navigue sur l'Hirson, vous savez?  ce navire frigo ex allemand...comme Second Capitaine.

Le mouillage, c'est une opération simple, quand il fait beau comme ce jour là. On arrive à l'endroit choisi ou désigné par la Capitainerie du Port. En avant très lente. Stop. En arrière très lente. Ordre au bosco de jeter l'ancre. Le bosco tape alors sur la manette qui bloque le frein ferodo qui lui même empêche le cabestan de laisser filer la chaîne. En principe, on met à l'eau trois fois la profondeur d'eau en longueur de chaîne, qui s'étire sur le fond en battant très légèrement en arrière. Quand la chaîne file à l'eau, çà fait un barouf du diable, et çà dégage un nuage de rouille et de vase séchée sur la plage avant. Au moment voulu, le bosco resserre le frein quand la longueur de chaîne à l'eau est atteinte. C'est alors que la chaîne se raidit- on dit "fait tête"- pour être sûr que l'ancre est bien crochée au fond. On souque bien le frein, et on stoppe tout. Et on attend que les pêcheurs du coin nous apportent des langoustes et du poisson.

Donc, on se pointe sur le point de mouillage. Le Commandant: mouille bâbord! Le bosco tape sur son frein d'un grand coup de masse. L'ancre se libère. Et là, un grand plouf. Normal. ET PUIS PLUS RIEN! Ah gast! On voit le bosco, le lieutenant et le matelot se pencher par desus le plat bord, et éclater d'un grand rire. L'ancre est partie toute seule, la chaîne n'a pas suivi!

Bon. Je me précipite sur l'avant, et on regarde la grosse manille qui relie l'ancre à la chaîne: elle est ouverte, l'axe s'est tordu, libérant l'émerillon de l'ancre. On va voir l'autre, celle de tribord: pareil, sauf que l'ouverture de la manille n'est pas complète. Une vraie chance que les deux ancres ne soient pas parties en mer par mauvais temps. En général, quand on est en route, on double le frein par un gros cable d'acier.

Le Commandant avise le Port de notre mésaventure, il nous autorise a entrer, et à nous accoster à un quai d'attente. Ouf! Nous avons bien relevé le point où l'ancre est tombée. On y envoie des plongeurs, mais ils ne retrouveront rien, enfouie dans la vase qu'elle est la garce.

Nous profitons de l'escale pour mettre en place l'ancre de rechange à bâbord, et remplacer la manille défectueuse sur la chaîne tribord.

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